
Il souffle un vent d’apocalypse le long des côtes togolaises, dans les communes Golfe 4 et 1. Ce vent qui laisse derrière lui l’image d’un champ de ruine, comme après un tsunami, est provoqué par les démolitions entreprises par un « Comité ad hoc de lutte contre l’occupation anarchique du domaine public dans le Grand Lomé et dans les communes du littoral de la préfecture des Lacs. » Ce billet de la rédaction vous propose une autre lecture de cette opération.
Les termes sont bien choisis pour nommer ce comité chargé de démolir les installations le long de la côte. Depuis début septembre, au terme de longs mois de tractations, d’incertitudes, d’avertissements puis d’injonctions, presque toutes les installations sur la côte sont en démolition.
Les faits…
De la plage de Kodjoviakopé à celle d’Ablogamé, les bulldozers ont mis à terre des années d’investissements, de projets, de sources de revenus. Les occupants de ces lieux, dont certains, ont bien veillé à obtenir des autorisations provisoires d’installation et payé pour l’occupation au mètre carré près auprès des communes concernées n’ont donc pas eu plus de temps de grâce cette fois-ci ! Alors, difficile de comprendre les termes du communiqué du 31août 2026 qui disait : « cette opération d’intérêt général vise à restaurer la vocation publique des plages, à garantir leur libre accès à l’ensemble des usagers et à mettre fin à leur appropriation irrégulière par des particuliers… » Et le communiqué de poursuivre : « elle répond également à des impératifs de sécurité et de préservation de l’environnement sur le littoral… »

Questions : comment pour ceux qui avaient jusqu’à au moins ces dernières 24 mois –où le projet de démolition est clairement annoncé avec fermeté- régulièrement payés l’occupation du m2 peuvent-ils être traités d’ »occupants irréguliers », au même titre que ceux qui se retrouveraient dans cette situation ? Car disons-le, il y a probablement sur les côtes des « occupants clandestins » gravitant autour de ceux qui ont mené des démarches pour se faire identifier par les responsables communaux. Tous sont alors mis dans un même panier comme des « crabes » au final ! Parlant de la sécurité sur les lieux, de mémoire d’homme, ces plages ne sont pas réellement devenues plus dangereuses qu’avant. La preuve, ce sont ces dizaines d’internautes inquiets sur les réseaux sociaux, se demandant si ces lieux pourraient être encore fréquentables ou s’il serait encore possible de circuler librement le long de la nationale N2 les nuits sans cette forte présence humaine…
Pour ceux qui doutent du projet ou de l’objet réel de ces démolitions, le comité ad hoc évoque une « opération de libération, de sécurisation et de préservation des plages et du domaine maritime… » On comprendra alors qu’il n’y a ni maquette de projet ou toute autre forme de projets pensés ou communiqués officiellement à ce jour tel que le réclame le public curieux.
L’Avant…

Certains des occupants qui ont installé des commerces (bars, restaurants) le long de la côte ont procédé à une véritable transformation des lieux, loin de ce à quoi avait l’air ces lieux. Auparavant occupée par des insanités avec une triste réputation de lieux d’agression, ces plages ont vu pousser au fil des années des initiatives qui, quoiqu’on dise, ont redonné vie à ces plages. D’ailleurs, entre ces places aménagées, il existe encore des zones qui reflètent si bien ce qu’était la côte pour la plupart avant l’installation de ces occupants, comme ce lieu à quelques pas du siège d’ETI. Une plage jonchée de déchets, foncièrement insalubre et infréquentable.
Et s’il est question de redonner aux plages une allure de “côte d’Azure”, quand disparaîtront alors les vestiges des éléphants blancs comme celui qui trône encore malheureusement en face du siège d’ETI comme pour mettre en évidence le contraste entre un projet ambitieux réussi et un autre piteux englouti par un fantôme inconnu ?

L’Après…
C’est un secret de polichinelle que les multiples questionnements depuis l’annonce de ces déguerpissements ne permettront pas de percer de sitôt. Cependant, il existe des faits. Ce n’est pas la première fois que des lieux dits publics sont débarrassés de leurs occupants. A bien des endroits, rien ne s’y passe après, si ce n’est une ambiance de projets abandonnés. En pleine ville, le Boulevard Phénix Houphouët-Boigny, rasé sur une bonne distance il y a plusieurs mois, avec déguerpissement de commerces et autres, peine à être réhabilité. Dans plusieurs quartiers où des conteneurs de commerces ont été récemment déguerpis, rien de spécial n’a suivi à ce jour.
Le problème ?
Un goût de projets inachevés un peu partout. Mieux, l’impression de l’absence d’une vision claire de l’aménagement du territoire suffisamment diffusé ou assimilé. Si durant des années des citoyens ont pu s’installer sur les plages pour y monter des activités de revenus, payés à un moment donné des taxes et impôts…puis priés de déguerpir comme de simples occupants irréguliers, peu importe le temps de grâce accordé, c’est qu’en réalité une faille a bien existé. Une réelle politique d’aménagement même en prévision n’aurait pas permis à ces personnes d’injecter des millions dans des activités sur des domaines pareils. Mais comme tous les autres déguerpissements des lieux dits publics, on a laissé faire quand même… Si les installations de loisirs sont déguerpis, dimanche 6 septembre 2026, au bouclage de ce billet, les stations « sauvages » de taxis également concernés par le déguerpissement sont pour l’instant épargnées.

Au-delà des investissements à l’eau, il s’est créé au fil de l’eau une véritable chaîne d’économie sur la côte. Des employés de ces lieux de loisirs (cuisiniers, serveurs, serveuses, agents d’entretien et de sécurité, gestionnaires de parking…) se retrouvent du jour aux lendemains sans aucune activité de revenus. Il se dit que les commerces sur les plages de la commune Golfe 1 à elles seuls employaient environ 900 personnes, sans compter les activités parallèles autour de ces lieux inimitiés par jeunes, femmes. Contrairement à ce qu’insinue le communiqué du 31 août, cette présence humaine a plutôt facilité l’accès à ces plages. A défaut de lieux de loisirs publics à Lomé, ce sont des milliers de personnes qui se ruent à chaque occasion sur les plages, accueillis par les installations de ces occupants.
Alors, sécuriser le littoral oui. Mais quels mécanismes de sécurisation des emplois et donc de l’autonomie économique de ces centaines de citoyens et citoyennes ? C’est là le fond du problème que traite ce billet. La grande tâche noire est donc là ! Au lendemain du 1er septembre, ce sont des centaines de togolaises et togolais qui, au lever du soleil, devraient se demander où aller, quoi manger, comment se prendre en charge, que devenir ? Et pour d’autres, comment préparer la rentrée scolaire 2026-2027 et donc préparer l’avenir de leurs enfants. Questions légitimes que les bulldozers n’ont pas eu le temps de se poser avant de tout mettre à terre laissant derrière eux un champ de ruine.


















