Aphtal Cissé est un acteur du digital togolais, écrivain, blogueur dont la passion pour l’écriture part de son blog. Juriste de formation, puis diplômé en Communication Multimédia, Aphtal Cissé se présente comme « auteur et entrepreneur togolais qui s’essaie à l’écriture depuis une dizaine d’années. » Il s’est fait connaître dès 2012 par les chroniques sur son blog avant de passer à l’édition papier. En 2018, il a publié « Le Bruit du Silence », « La Douleur de ceux qui restent » en 2020, puis « Scène de vie » en 2024. Son dernier ouvrage, « Le Mur du Quartier » sort le 7 mars 2026. Full News l’a rencontré quelques jours avant la dédicace de cet ouvrage. Une conversation sans détour, à l’image de son ouvrage.
Full News Info : Le samedi 7 mars précisément, sera dédicacé votre ouvrage « Le Mur du Quartier ». Votre essai préfacé par l’abbé Gilles Gaba. Parlez-nous du moment précis où vous avez eu le déclic de coucher vos réflexions sur le papier.
Aphtal Cissé: Les publications que je faisais sur TikTok suscitaient beaucoup de débats. À plusieurs reprises, on me posait des questions en messagerie privée. Le fait d’écrire et de réécrire ce que j’avais exprimé m’a fait réaliser que le format vidéo, bien que consommé rapidement, ne permet pas toujours une compréhension approfondie de ce que l’on souhaite transmettre. L’idée est naturellement venue de retranscrire tout cela par écrit afin que les lecteurs puissent prendre le temps nécessaire pour bien comprendre le sujet dont il s’agit.
Entre 2012, 2018 et 2026, vous êtes passé de blogueur à chroniqueur, puis maintenant essayiste. Qu’est-ce qui motive ce parcours ?
Peut-on vraiment parler de parcours ? De toute façon, tous ces attributs ont un point commun : l’écriture. Évidemment, l’écriture s’appuie sur des supports divers. Pour le blog, il s’agit d’écriture en ligne, tandis que les romans ou les essais sont des écrits que l’on couche sur papier. J’ai essayé de toucher à tout car les sujets conditionnent parfois le genre littéraire à adopter. C’est tout naturellement que j’ai exploré ces différents formats.
D‘après quelques extraits de l’ouvrage que nous avons pu glaner ici et là. Pourquoi, selon vous, les gens hésitent-ils à aborder des thèmes tels que l’hypocrisie religieuse ? Pourquoi hésitent-ils à exprimer ce qu’ils pensent de la classe politique ?
En réalité, les gens ont peur pour plusieurs raisons. La principale raison est l’ignorance. Quand on ignore ses droits et ses devoirs, quand on ignore les limites dans lesquelles on peut agir ou les limites dans lesquelles autrui peut agir, on vit constamment dans la peur. On se dit qu’il vaut mieux négocier ou demander pardon, même lorsqu’on n’a pas commis de faute. Cette éducation reçue depuis l’enfance nous pousse à éviter les problèmes et à préférer passer l’éponge. On préfère demander pardon pour passer à autre chose. Tout cela fait que les gens ont appris depuis très longtemps à intérioriser et à taire beaucoup de choses. L’ouvrage ne traite pas uniquement de l’hypocrisie religieuse ; j’essaie surtout d’amener les gens à mieux analyser les écritures en rapport avec l’actualité politique que nous vivons. Si cela peut aider, ne serait-ce qu’un peu, j’en serais ravi.
Toujours dans le même ouvrage, vous évoquez les sujets à éviter, ces non-dits que vous appelez les « esquives polies ». Citez m’en un particulièrement qui vous touche.
Prenons un exemple banal : celui de réclamer nos droits au niveau local. Vous êtes revendeuse au marché, on vous réclame des impôts et des taxes locales, vous payez votre place, vous déboursez de l’argent, que vous ayez vendu ou non. Cependant, vous semblez incapable de réclamer que le marché soit balayé ou de demander qu’il n’y ait plus de boue devant votre marchandise lorsqu’il pleut. Par contre, vous en parlez avec vos amis, à demi-mots, dans vos cercles privés. Cela témoigne de la peur et de l’hypocrisie qui nous habitent. Prenons un autre exemple : l’amour que le Togolais porte aux martyrs et aux héros. Le Togolais aime que quelqu’un dise, porte le chapeau à sa place. Évidemment, il n’y a pas d’action sans conséquence. Lorsqu’on laisse la responsabilité de l’action à autrui, on lui délaisse également la responsabilité des conséquences. Ce sont autant de choix et de renoncements que nous faisons dans nos vies quotidiennes que j’ai essayé d’aborder dans cet ouvrage.
« Le mur du quartier » a été préfacé par l’abbé Gilles Gaba. Vous avez précisé l’avoir rencontré sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok. Quelle est l’importance de ce réseau dans votre vie d’écrivain, et quel aspect de votre essai traite des réseaux sociaux ou de la communication digitale en général ?
C’est une question intéressante. Comme vous l’avez souligné, j’ai commencé en tant que blogueur sur la plateforme WordPress. Aujourd’hui, sur dix jeunes, neuf ne connaissent probablement pas WordPress. Les outils ont évolué : il y a eu l’essor de Facebook, puis celui d’Instagram, de Snapchat, et aujourd’hui TikTok. Les canaux changent avec leur temps, tout comme les usages et les publics cibles. Aujourd’hui, lorsque vous écrivez sur WordPress ou Facebook, le public est relativement réduit par rapport à celle de TikTok. C’est ce qui m’a amené à adopter le format vidéo et à utiliser TikTok moi-même. J’en étais d’abord consommateur, puis je me suis mis à produire des vidéos. C’est en publiant des vidéos concernant « Le mur du quartier » que j’ai pu échanger avec l’abbé Gilles Gaba. Cela a débuté par des commentaires, des corrections et des encouragements. Ainsi, il était tout naturel que je le sollicite pour réaliser la préface de l’ouvrage. Est-ce que j’ai parlé spécifiquement de TikTok dans le livre ? Pas vraiment, car il n’est pas le seul canal utilisé. J’utilise surtout Twitter, où je suis beaucoup plus actif. En réalité, l’ouvrage rassemble les réflexions que j’ai publiées ici et là sur divers réseaux sociaux.
Dites-nous, Aphtal, si « Le mur du quartier » venait à s’effondrer, que trouverait-on derrière ?
Je ne sais pas si ce mur s’effondrera un jour, mais si cela arrivait, on trouvera un miroir derrière et nous serons obligés de nous faire face, tout simplement. Il n’y aurait ni chaos ni vérité cachée ; ce serait la chute d’un mur d’illusions, de mensonges, de manipulations et de peur. Derrière, on verrait juste un miroir dans lequel chacun pourra tirer ses propres leçons.
Dans l’ouvragee, vous écrivez que : « la censure se devine parfois plus qu’elle ne se dit ». Vous êtes-vous censuré quelque part dans cet ouvrage ?
Évidemment, tout n’est pas bon à dire, tout n’est pas bon à écrire. On a beau trouver les moyens de faire passer la pilule, il faut être suffisamment sage pour ne pas se faire d’ennemis, pour ne pas brusquer qui que ce soit. La censure, ici, a consisté à trouver une approche de sorte que le lecteur lui-même comprenne ce qu’il peut comprendre selon son degré de conscience et son degré d’engagement, tout simplement.
Si on prend en compte le contenu de vos ouvrages depuis Depuis 2018 jusqu’à maintenant, avec « Le Mur du Quartier », on dirait que vous passez de l’observation au questionnement, ou plutôt à l’analogie. Est-ce une évolution naturelle ou un choix délibéré ?
Je pense que c’est autant un miroir de moi-même, par rapport à l’étape de ma vie où je me trouve, qu’un miroir de la société, selon l’état dans lequel cette société se trouve. Alors, évidemment, à certaines époques, on avait d’autres préoccupations personnelles, on avait d’autres enjeux étatiques. Aujourd’hui, les enjeux sont divers. Vous l’avez dit, de 2018 à 2026, aujourd’hui il y a près d’une décennie. Et près d’une décennie, c’est le temps de faire deux, trois, quatre, cinq ou même six enfants ; c’est deux mandats présidentiels, c’est plein de choses. Donc, évidemment, il fallait faire un petit bond dans le choix du sujet pour qu’il reflète nous-mêmes, notre propre état et l’État dans lequel nous vivons.
Dans vos écrits, on note la capacité à capter la réalité dans son aspect naturel. Qu’est-ce qui a changé en huit ans ?
Comme je le disais, en huit ans, nous avons évolué nous-mêmes. On a changé, on a construit, on a déconstruit, on a reconstruit. On a traversé beaucoup de choses, que ce soit nous, nos proches ou notre pays. Donc, évidemment, nous n’allons pas faire des contes ou des fables qui ne nous ressemblent pas. Autant nous avons évolué, autant la société a évolué, autant la plume devra évoluer.
Quelle vérité collective « Le Mur du Quartier » déconstruit-il ?
Ce que je veux surtout déconstruire dans ce travail, c’est que le changement ne vient pas d’en haut, le pouvoir ne se trouve pas là où on pense qu’il est. Tant que nous ne changeons pas nous-mêmes, il serait illusoire de vouloir changer qui que ce soit ou quoi que ce soit. Aujourd’hui, on a beau changer la tête de l’exécutif, il y a un système derrière. Si on ne comprend pas ce système, on se bat dans le vide. Aujourd’hui, on attend qu’il y ait un mouvement de rassemblement, un mouvement de foule, un mouvement de masse. Sauf que l’expérience montre que ce ne sont pas les foules qui mènent aux grands changements de paradigme. Ce sont principalement le changement de mentalité, le changement d’état intérieur, le changement de paradigme et le changement de lecture des situations dans lesquelles nous nous trouvons. Donc, c’est un peu toutes ces vérités que j’essaie de retranscrire dans cet ouvrage.
Aphtal, nous avons parlé de votre mur, de vos silences, de vos bruits et de vos non-dits. Maintenant, dites-nous quelles questions souhaiteriez-vous poser à quelqu’un aurait lu votre livre ?
La question que j’aimerais poser à mes lecteurs aujourd’hui est la suivante : est-ce que cette personne (le lecteur, la lectrice : ndlr) est prête à changer son environnement immédiat ? Il ne s’agit pas de regarder le Togo dans son entièreté, mais d’observer son propre entourage immédiat, ses comportements quotidiens et ses rapports avec les autres, que ce soit avec un conjoint, avec les enfants, à l’école ou au travail. Est-ce que cette personne est prête à véritablement changer son propre monde ? Une fois que le changement commence individuellement et que nous sommes plusieurs individus à changer, il devient alors plus facile de noter le changement collectif.
Propos recueillis par Jude Assoti

















