Joël Akhator Odigie, Secrétaire Général Adjoint de la CSI-Afrique

Alors que se tient à Abidjan la conférence africaine sur les migrations de la main-d’œuvre, Joël Akhator Odigie, Secrétaire Général Adjoint de la CSI-Afrique s’est confié à notre rédaction. Les défis, les opportunités, la question de la protection des droits des migrants, les politiques de la gouvernance des migrations sont passés à la loupe par le syndicaliste.  Créée en novembre 2007, l’Organisation Régionale Africaine de la Confédération Syndicale Internationale (CSI-Afrique), avec 17 millions de membres déclarés et 101 centrales syndicales affiliées dans 51 pays africains la CSI-Afrique ; et dont le siège est actuellement à Lomé au Togo ; a une position claire sur la question de la migration de la main-d’œuvre en Afrique. 

De plus en plus au cœur de vos préoccupations, quelle est la situation de la migration de la main-d’œuvre africaine ?

Aujourd’hui, il s’agit de savoir comment améliorer la gouvernance. Nous avons parcouru un long chemin et avons fait beaucoup de progrès comparativement à d’où nous venons. Il y a environ 20 ans, la migration n’était pas un problème. Mais aujourd’hui, cette question est à l’ordre du jour, et elle est même prioritaire pour nous, y compris pour nos gouvernants.

Malgré la contribution financière importante (les envois de fonds) que représente la migration, les politiques africaines ne sont pas toujours protectrices de la diaspora. Mais aujourd’hui, il est plus que nécessaire de se pencher sur leur cas. La dynamique est donc de plus en plus croissante. La traction est là. Cependant, les injustices persistent envers les travailleurs migrants. L’incapacité des travailleurs migrants à jouir de leurs droits humains et à un  travail décent mérite des réflexions. Les migrants sont toujours confrontés à la discrimination, à la haine, à la xénophobie et à l’exploitation. Avec la pandémie de COVID-19, nous avons également appris une nouvelle leçon. L’effet sur les travailleurs migrants a été énorme. Ils ont été abandonnés à leur propre sort, comme des orphelins. Cela signifie donc que nous devons avoir une meilleure culture de gouvernance. Une gouvernance visionnaire, tournée vers l’avenir. En Afrique aujourd’hui, plus que jamais, nous parlons d’intégration, de développement. Pour réaliser ces deux objectifs, nous avons besoin de compétences abondantes, de ressources humaines. Nous avons un continent jeune, et c’est un autre avantage. Nous devons travailler ensemble entre nous en tant que peuple pour avancer vers une meilleure gouvernance.

Comment expliquez-vous la difficulté persistante dans la mise en œuvre des accords et protocoles existants entre les pays sur la question de la migration ?

Nous avons la législation, les lois, les cadres etc. Ils ne sont peut-être pas complets ni bien avancés. Mais nous ne sommes pas du tout dans la position zéro, ce qui est un autre progrès. Il y a 20 ans, nous n’en étions pas du tout au stade actuel. Il y a 20 ans, la plupart de nos pays n’avaient pas de politique migratoire. Je ne parle pas de politique d’immigration. Mais la mise en œuvre constitue, en effet, un défi.

Le problème est que nos gouvernements n’abordent pas souvent ces questions de manière globale. Ils réagissent seulement aux urgences. Pour le cas de la migration de la main-d’œuvre, en comparaison par exemple aux Philippines. Ce pays est focalisé sur un objectif. Il examine les statistiques mondiales. Comme j’aime à le dire, lorsqu’il s’agit d’un ferry maritime, il n’y a pas de navire sur la mer sans Philippin. Vous allez dans les hôtels modernes du Moyen-Orient, les grands hôtels franchisés, vous y trouverez un Philippin.

Le ciblage du marché du travail a été fait et le développement des compétences, l’octroi et la protection de leurs droits avec. Ce pays exporte sa main-d’œuvre.

En Afrique, nos citoyens apportent l’argent, mais nous n’avons toujours pas réalisé que nous devons les protéger à travers des programmes d’intégration. Nous sommes toujours divisés. Nous sommes en compétition entre nous. L’Union Africaine (UA) est encore largement une Union Africaine de géographie. Elle n’est pas une union de valeurs et notre solidarité s’en trouve affaiblie. Nous devons commencer à inverser cette tendance.

J’aime évoquer l’exemple du Rwanda. Le Rwanda est politiquement très clair et jamais à la traîne sur toutes les questions d’intégration. En termes de politique et de pratique, c’est un cas d’école.

En quoi, cette conférence peut-elle représenter un espoir pour les travailleurs et travailleuses migrants ?

Cette conférence représente un espoir sérieux pour les travailleurs migrants. En ce sens qu’elle est une rencontre dans laquelle les partenaires tripartites vont prendre des engagements. Et, nous prendrons la résolution de mettre en œuvre nos engagements.

Si, c’est le gouvernement qui ne met pas en œuvre ces engagements, nous serons à ses trousses pour les lui rappeler et pour faire pression. Le fait que nous parlions de façon tripartite est également une opportunité pour qu’ensemble nous puissions améliorer la situation. L’idée d’avoir cet espace de discussions est donc un espace pour améliorer les choses. Nous sommes heureux de pouvoir parler ensemble et entre nous. Et si vous regardez toute la discussion, personne ne parle en sa faveur. Notre attention et notre concentration sont toujours tournées vers les travailleurs migrants. Nous pensons donc qu’ils devraient également prendre courage parce que nous discutons constamment de leurs problèmes.

Nous sortirons d’ici avec des résultats concrets, et seront rendus publics. Selon nos projections, d’ici l’année prochaine, nous aurons un autre type de dialogue. Il sera fondé sur le terrain du progrès.

Quelle est la place du syndicalisme dans la question de la migration ? Et quel rôle y joue la Confédération internationale syndicale (CSI) ?

Notre rôle, en tant que syndicat, est de faire pression sur le gouvernement pour qu’il fasse ce qui doit être fait. Notre travail est d’organiser les travailleurs migrants. Donner de la voix pour eux, pour nos membres. Nous leur donnons la parole. Notre rôle est de militer pour que leurs droits soient respectés. Notre rôle est également de leur apporter le soutien nécessaire dont ils ont besoin.

Les exemples abondent. Nous avons pu accompagner nombre de migrants, dans le processus migratoire à travers l’information et la sensibilisation. Aujourd’hui, nous nous efforçons même d’aider les migrants à retourner chez eux. En tant que syndicat, nous nous impliquons activement dans ce processus. Nous sommes sérieux dans notre engagement sur la question du recrutement équitable. Nous disons que l’exploitation doit s’arrêter. Arrêtez les abus, la victimisation, les violations des droits des travailleurs migrants. Et nous agissons ensemble dans ces espaces. Je pense donc que dans l’ensemble, nous représentons une voix critique qui vise à apporter un changement dans la gouvernance de la migration de main-d’œuvre. Nous sommes décidés à contribuer à une approche fondée sur les droits en matière de gouvernance des migrations de travail. Je terminerai en disant que oui, même en tant que syndicat, nous ne pouvons pas nous vanter de posséder toutes les aptitudes, toutes les compétences…Ainsi, nous avons besoin d’une formation et d’un recyclage constants. Le terrain de la migration de main-d’œuvre est dynamique. Il change donc, nous avons besoin de soutien pour pouvoir également interroger et comprendre ces changements afin de pouvoir continuer à être des acteurs de changement.

Je ne pourrai pas ne pas placer un mot, spécialement sur la question des femmes. Nous avons bien compris qu’en matière de migration de travail, il faut les garder dans le coin de l’œil. Il est de notre devoir, au-delà de tout, de protéger cette catégorie de travailleurs. Et notre engagement envers les femmes est total. En termes de soutien pour qu’elles puissent accéder et jouir de leurs droits au fur et à mesure qu’ils se présentent.

Propos recueillis par Merveille Lawson