infrastructures numériques
Illustration, une installation de fibre optique

Le Togo s’est lancé depuis plus d’une décennie dans la transformation numérique de son administration et de son économie. Cependant, avec l’ambition clairement affichée de s’ériger en un hub numérique dans la sous-région, la course à l’accessibilité de la connectivité est loin d’être gagnée. Préoccupation première de tout un écosystème, l’accès à la connexion, notamment « le haut débit est probablement l’élément le plus important de l’infrastructure numérique », soutenait Nassif Toukourou de PHB Development, lors d’un cours sur l’économie numérique de l’Union Africaine en 2021. Selon lui, « il est prouvé que la connectivité haut débit est le moteur de la productivité et de la croissance. » Lomé ne se voile donc pas la face, « sans internet haut débit, il n’y a pas de transformation digitale » a affirmé Cina Lawson, ministre de l’Economie numérique et de la transformation digitale, lors d’une exposition-démo de startups togolaises, ce weekend.

Vendredi 23 février à Lomé. Sous un soleil de plomb, dans le prestigieux cadre de l’Agence Togo Digital, l’institution chargée de structurer l’écosystème de l’entrepreneuriat numérique au Togo, une douzaine de tentes sont dressées pour de jeunes entreprises innovantes qui évoluent dans le numérique. Ces startups sont invitées à démontrer leur savoir-faire au public et à partager, pour certaines, les acquis de leur récent déplacement à l’un des plus grands évènements tech et numérique du monde, Emerging Valley ! Une belle ambiance d’engagement d’un écosystème décidé à jouer sa partition dans la vulgarisation d’infrastructures numériques publiques au Togo. Mais derrière cette ambiance, se cachait une inquiétude à peine voilée. Plusieurs de ces jeunes pousses avaient besoin de se connecter, pour démontrer leurs solutions avec leurs présentoirs numériques soigneusement installés. Très vite, la réalité de l’accessibilité de la connexion haut débit rattrape…des difficultés pour se connecter par moment à leurs applications ou plateformes.

Un constat unanime

Le marché de la connectivité est animé au Togo par cinq opérateurs. Deux opérateurs télécoms et trois Fournisseurs d’accès internet (FAI). Tous sont censés doter le pays d’internet haut débit. Mais leurs efforts sont loin de couvrir les besoins à ce jour. Les plaintes des consommateurs fusent à longueur de journée sur les réseaux sociaux, déplorant entre autres la qualité, la disponibilité ou encore le coût des offres de connexion.

Lors de l’événement d’exposition et de démonstration organisé à l’intention des startups les 23 et 24 février 2024 à Lomé, le sujet était donc au cœur des préoccupations. Sur le site, on pouvait voir ces startups éprouvées des difficultés à se connecter à leurs écrans d’affichage dynamique de démonstration. « La connectivité est un vrai sujet », estime Edem Adjamago, CEO de Semoa, une entreprise spécialisée dans les solutions numériques de paiement et d’encaissement. Pour Edem Adjamagbo, l’accès à internet haut débit est un impératif pour faire décoller l’entrepreneuriat numérique au Togo, autant que l’énergie. Depuis quelques mois, le pays traverse une crise énergétique. Toutefois, Edem Adjamagbo se félicite qu’il existe maintenant des offres entreprises permettant, du moins à Lomé, d’avoir accès à la connexion nécessaire pour travailler. « Il y a un vrai changement par rapport aux deux dernières années », précise-t-il.

Casimir Akuété Domlan est cofondateur et CEO de EGotransfer, une plateforme d’interopérabilité des moyens de paiements digitaux présente lors des Démo Day organisées les 23 et 24 février à l’Agence Togo Digital. « Ce n’était pas vraiment évident. Peut-être parce que le nombre d’utilisateurs a augmenté sur le site ; sauf s’il faut créer des passerelles pour ces genres d’activités », témoigne-t-il, parlant de la rapidité de la connexion lors des activités. Mais, il nuance en précisant : « ces cinq dernières années, c’est évident, contrairement aux années précédentes, nous avons une évolution. Avant, il n’y avait pas cette flexibilité, du moins, même dans le Grand Lomé, mais maintenant le Grand Lomé est couvert en majorité », souligne le CEO d’Egotransfer qui se rappelle ses débuts difficiles avec l’ADSL avant l’arrivée de la fibre. Casimir Akuété Domlan pense, pour régler le problème de la rapidité, que des mesures encourageantes doivent être prises pour faciliter aux startups l’hébergement de leurs données en local. Il pense que les conditions sont aujourd’hui réunies avec le Data center national à Lomé. Beaucoup de startups hébergent leurs données à l’extérieur, dans le Cloud notamment.

De leur côté, les autorités togolaises sont convaincus « qu’il doit avoir une raison de vouloir transformer le pays, en utilisant le digital. Et cette raison est l’inclusion économique des citoyens et dans la société.» Or, « si vous n’êtes pas connectés, c’est comme si vous n’appartenez pas à la société », a déclaré le ministre de l’Economie numérique et de la Transformation digitale, devant des acteurs non des moindres de l’écosystème numérique du pays, samedi 24, lors de la 3è édition de Togo Digital Awards. Cina Lawson est allée plus loin en rappelant que « la connectivité est l’un des trois piliers de la transformation numérique du pays. » « Nous ne serions pas ici, en train de parler de l’innovation numérique s’il n’y avait pas de connectivité, s’il n’y avait pas d’internet », a soutenu Cina Lawson. L’enjeu de la connectivité, c’est donc booster la transformation digitale, porteuse de croissance économique et facteur d’inclusion. « La Banque mondiale estime que, pour chaque augmentation de 10% de la pénétration du haut débit dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, le PIB augmente de 1,38% », rappelait Nassif Toukourou de PHB Development lors de son cours sur « les infrastructures numériques inclusives ».

Des approches de solutions tangibles

Il faut alors travailler à rendre le haut débit le plus accessible partout. Tel est le défi à relever. Depuis trois ans, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes y contraint, méthodiquement, l’ensemble des acteurs du marché. L’Arcep Togo a adopté une politique de la régulation par la donnée. Cette option lui permet de mettre la pression sur les opérateurs télécoms et les FAI, en publiant régulièrement leurs performances sur l’ensemble du territoire. L’objectif est de les amener à améliorer leurs infrastructures, à les étendre à l’ensemble du pays comme prescrit dans leurs cahiers de charges ; ou encore à baisser les coûts, de manière à rendre les communications électroniques accessibles à tous.

Même si les infrastructures numériques publiques peuvent être accessibles en dehors de la connexion, cette dernière est un socle pour l’accélération de l’inclusion. Aussi, permet-elle d’atteindre le plus grand nombre de personnes en boostant l’innovation. Fort de cette conviction, en décembre 2020, un décret présidentiel oblige les maîtres d’œuvre à déployer systématiquement la fibre optique lors de tous les nouveaux chantiers de génie civil sur l’ensemble du territoire togolais. Les autorités togolaises ont justifié cette mesure par la nécessité d’étendre les réseaux de communications électroniques en fibre optique. La Société d’infrastructure numérique (SNI) a été chargée de veiller à la mise en œuvre de cette décision. Près de quatre ans après, la connectivité continue de s’améliorer. De 2015 à 2021, le réseau 4G est passé de 50% en termes de couverture du pays à 83% et  la 3G de 50 à 97% sur la même période. Le taux de pénétration générale d’internet de la population est passé de 13% à 75% ; la pénétration du mobile de 62 à 78%. Ces données montrent que les différentes actions portent progressivement de fruits.

Avec sa stratégie digitale 2020-2025, le Togo ambitionne d’atteindre 95% de couverture de la population en internet mobile et fibre ; 300.000 ménages et entreprises connectés au haut débit. De même, 100% des bâtiments administratifs devront être connectés ; 95% des hôpitaux et écoles ; 80% des subventions publiques facilitées par le digital. Ce qui montre à suffisance que la connectivité est bien au centre de la digitalisation du pays. De quoi en faire donc une priorité et un préalable au déploiement inclusif des infrastructures publiques numériques.

*** Cet article a été produit dans le cadre de la bourse de journalisme sur les IPN organisée par la Fondation des Médias pour l’Afrique de l’Ouest et Co-Develop